Des grandes écoles à l’université, les initiatives tournées vers l’étranger foisonnent. Une internationalisation de l’enseignement de gestion parfois brouillonne, mais appréciée des entreprises. Avec un must : le stage hors de France
In–ter–na–tio–nal : ces cinq syllabes chics sont devenues en quelques années l’une des préoccupations majeures des formations françaises au management et à la gestion. Un effet de mode, bien sûr, mais aussi un impératif commercial – la concurrence fait rage dans le petit monde des écoles de commerce – et l’adaptation à marche forcée aux standards de recrutement de l’entreprise moderne. Partout, des ESC de province aux grandes parisiennes, en passant par l’université, le discours est le même : la globalisation de l’éducation répond à la globalisation de l’économie. « La mondialisation n’a pas épargné l’éducation, bien au contraire, annonce Véronique de Chantérac, directrice de l’ESCP. Formations et diplômes servent désormais de passeports internationaux dans un monde où le business est global. » Un point de vue que partage Bernard Ramanantsoa, directeur d’HEC : « Les entreprises recrutent maintenant de façon mondiale. Les françaises embauchent à l’étranger, tandis que les étrangères recrutent en France sans passer par leur filiale hexagonale. » La plaquette de présentation de l’ESC-Troyes ne dit pas autre chose : « L’entreprise a de plus en plus besoin d’hommes et de femmes capables de comprendre l’environnement économique mondial et de travailler sur les marchés internationaux, sensibilisés aux cultures étrangères (…). » L’université n’est pas en reste, avec le fameux programme Erasmus, qui a permis en 1996-1997 à plus de 3 000 étudiant français de partir s’initier à la gestion d’entreprise à l’étranger.
Bref, « la dimension internationale constitue une véritable stratégie pour les établissements de formation au management », résument Claude Echevin et Daniel Ray. Ces deux chercheurs de l’ESA et de l’ESC-Grenoble ont tenté de dresser pour la Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege) le bilan de l’« internationalisation des activités des établissements français de formation au management ». Une étude qui permet d’y voir un peu plus clair dans le foisonnement d’initiatives et de donner quelques pistes pour les candidats au départ.
Manifestation la plus visible de cet engouement : la multiplication des accords d’échange avec des établissements étrangers. Toutes les écoles et les universités affichent des dizaines, voire des centaines d’accords de ce type ! Les pays d’Amérique du Nord et d’Europe constituent bien sûr les destinations les plus fréquentes, mais il est maintenant possible pour les étudiants français de découvrir la quasi-totalité des pays de la planète. Dans de nombreuses formations, ce séjour à l’étranger a été rendu obligatoire. Sa durée varie de trois mois à un an et il donne lieu dans certains cas à un double diplôme. Une caractéristique qui constitue certes un gage de qualité du séjour universitaire, mais qui n’impressionnera pas forcément les recruteurs – lesquels ne connaissent que les établissements étrangers les plus prestigieux et s’intéressent surtout à la durée de l’immersion.
D’ailleurs, le séjour hors des frontières ne suffit plus aux établissements. La démocratisation des échanges universitaires et la concurrence entre écoles aidant, la « touche internationale » prend maintenant bien d’autres formes et, surtout, commence sur le sol français, dans les locaux mêmes des écoles. En effet, les cours sont de plus en plus souvent dispensés dans la langue de Shakespeare : à l’ESC-Rennes, Laoucine Kerbache, directeur des relations internationales, promet « 30% des cours en anglais en première année, 60% en deuxième année et 95% en troisième année » !
Autre tendance : la présence de professeurs étrangers, qu’ils soient permanents ou visiteurs. Une donnée stratégique, selon Bernard Ramanantsoa : « L’internationalisation d’un établissement passe par les enseignants. Pour pouvoir faire venir les meilleurs, il faut être au niveau des standards mondiaux et leur offrir des moyens pour la recherche. ».
Intégrer des étudiants étrangers – par échange universitaire ou, surtout, inscription directe – est également recherché par les établissements. « Un quart des étudiants sur le site de l’ESCP sont étrangers, affirme Véronique de Chantérac. Cela permet à l’ensemble des élèves d’évoluer dans une « globalité » qui est celle des affaires. » En clair, les futurs diplômés sont plongés dès leurs premiers cours dans un « bain international » qui ne peut que leur être bénéfique à l’heure du recrutement.
Mais le nec plus ultra de l’internationalisation, c’est le stage hors France. « A la différence d’un séjour linguistique, où l’étudiant n’a rien à prouver, le stage à l’étranger montre la motivation et l’opiniâtreté du candidat, souligne Pierre de Maisonneuve, responsable du recrutement d’IBM France et Europe. Quelqu’un qui a réussi à décrocher un ou plusieurs stages à l’étranger montre une capacité de vente supérieure à la moyenne. ».
Attention ! Les entreprises savent cependant faire la différence entre les stages offerts sur un plateau dans les écoles les plus organisées et les autres, qui relèvent du parcours du combattant … Si certaines écoles ont rendu ce stage obligatoire, elles ne sont pas légion. Mais il y a encore plus fort que le stage : l’apprentissage européen. Sept étudiants de l’Essec effectuent actuellement leur cursus en alternant scolarité à l’Essec et dans une université partenaire, avec séjours en entreprise, d’abord dans la maison mère française puis dans l’une des filiales à l’étranger.
La palette d’actions à l’international menées par les écoles s’est donc largement diversifiée. Résultat : il n’est pas toujours facile de s’y retrouver. « Il n’existe pas une unique version dominante en termes de mode de développement à l’international », soulignent Claude Echevin et Daniel Ray. Un développement par ailleurs assez inégal qui permet aux deux chercheurs grenoblois d’affirmer que « le problème international, quoi qu’il soit dit, n’est pas résolu par tous les établissements ».
Paradoxalement, les recruteurs – au moins ceux des plus grosses entreprises – semblent plutôt satisfaits de l’ouverture internationale des jeunes diplômés qui se présentent à eux. « Au risque de contredire le cliché du Français frileux et pantouflard, je considère que nos écoles de commerce ont très bien intégré le phénomène international, affirme Patrice Olivier, directeur du groupe Accor, chargé du développement des carrières et de la formation. Dans notre groupe, la mobilité géographique des cadres issus d’écoles de commerce françaises est cinq fois supérieure aux autres. » Chez L’Oréal, Philippe Louvet, directeur international du recrutement, se félicite, lui, des « initiatives prises ces dernières années par les grandes écoles de commerce pour exposer très tôt leurs étudiants à un contexte international ».
L’explication ? « En fait, les grandes entreprises n’expriment pas une demande très complexe, avancent dans leur étude Claude Echevin et Daniel Ray. Elles cherchent avant tout des gens autonomes et mobiles, disposant de compétences de base à l’international, comme la connaissance de l’anglais courant. » Chez Andersen Consulting, Véronique Parages, directrice responsable du recrutement France et Benelux, confirme : « Nos jeunes consultants sont rapidement amenés à travailler dans plusieurs pays sur des projets qui réunissent des gens de diverses nationalités. Cela demande une grande ouverture d’esprit vers les autres et la capacité d’accepter les différences culturelles. » Même son de cloche chez LVMH, où Concetta Lanciaux, directrice des ressources humaines, précise qu’une immersion à l’étranger « enrichit la personnalité et rend flexible et adaptable ». Deux qualités indispensables chez le leader mondial des produits de luxe, où les forums de recrutement se font maintenant à l’échelle de la planète. A la Société générale, on apprécie aussi ces profils internationaux : « Ils ont plus de facilité à réagir face à des situations difficiles ou inconnues, juge Stéphanie Vuillemin, chargée du recrutement des jeunes cadres et des relations avec les écoles. Ils sont plus riches d’expérience, plus mûrs. » « Les étudiants perdent quelques certitudes et acquièrent curiosité, adaptabilité et autonomie », résume Philippe Louvet, chez L’Oréal. Pas étonnant que les jeunes diplômés binationaux ou ayant vécu plusieurs années à l’étranger soient particulièrement recherchés …
Seul petit problème : en dépit des séjours hors des frontières, il semblerait bien que l’anglais des candidats soit encore un peu faiblard … « Même si l’enseignement français est de très bonne qualité, nous sommes parfois obligés de donner la priorité à des étrangers à cause de leur maîtrise de l’anglais », regrette Pierre de Maisonneuve, chez IBM. Mais les choses bougent. « Depuis quinze ans, les progrès en anglais sont énormes, tempère, avec une pointe d’accent américain, Karen Lefèbvre, des ressources humaines de SG, la banque d’affaires de la Société générale. Comme tous les Européens, les jeunes Français sont conscients qu’ils ne sont pas seuls au monde. »/
Alors, même si « les normes françaises de diplômes sont en décalage avec les normes internationales, qui sont anglo-saxonnes », comme le soulignent Claude Echevin et Daniel Ray, les formations hexagonales au management ont tendance à s’aligner sur le modèle du MBA américain, avec des étudiants plus âgés et plus expérimentés. Les certifications européennes et américaines de diplômes se multiplient – Amba, ACCSB, Equis, ISO … - et les réseaux d’échanges, tel le Cems, se structurent. Avec au bout du compte la même idée, simple et universelle : les voyages forment la jeunesse …
Pierre-Yves Lautrou
L’Express, 10 décembre 1998