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Traduction automatique, de Babel au babillage

C’est un vieux rêve de l’humanité : un jour prochain, on pourra se comprendre d’un bout à l’autre de la planète sans maîtriser un idiome universel ou international ni abandonner sa langue maternelle

Quel internaute n’a jamais été confronté à la page qui contient précisément les informations qu’il recherche mais qui est rédigé dans une langue qu’il ne comprend pas ? Bien avant que les réseaux ne tissent la Toile, au sortir de la seconde guerre mondiale, les militaires, qui souhaitaient pouvoir déchiffrer et lire rapidement des documents en provenance de pays ennemis, se sont posé la question de la traduction automatisée. Et y ont répondu dès les premiers balbutiements de l’informatique en employant la puissance naissante des calculateurs à la fabrication d’outils de traduction automatique (TA). C’est ainsi que la guerre froide a vu des chercheurs américains trouver un premier système passant du russe à l’anglais.

Aujourd’hui, la traduction automatique dépasse largement le cadre de la défense. Au travers d’applications de plus en plus performantes, on la retrouve aussi bien dans la production de bulletins météorologiques que sur les ordinateurs des traducteurs et traductrices, qui s’en servent comme aide. Elle est aussi présente dans nombreuses agences internationales, comme Europol, pour une meilleure collaboration entre les nombreux services de polices en Europe.

Les enjeux sont énormes. D’un point de vue économique, c’est la possibilité pour les sociétés d’exporter plus facilement leurs produits et de conquérir de nouveaux marchés. « Les entreprises ont besoin de traduire les notices d’utilisation de leurs produits en tenant compte des spécificités locales », explique Khalid Choukri, directeur exécutif à la European Association for Language Ressources (ELRA), créée en 1995 à l’initiative de la délégation générale à la langue française et de la Commission européenne pour promouvoir les ressources linguistiques utilisées en traduction automatique et en traduction assistée par ordinateur (TAO). « C’est la même chose pour la veille stratégique, où, si vous ne parlez pas anglais, vous n’avez pas accès à une foule de documents. ».

D’un point de vue culturel, la traduction automatisée autorise une remise en cause de l’hégémonie de l’anglais et offre l’occasion d’ »exacerbation des différentes cultures », comme le souligne Jacques Attali, ancien président de la Banque européenne pour le développement (BERD). La multiplicité des langues disponibles dans les logiciels ou systèmes de traduction est en outre sans doute la meilleure garantie de garder les spécificités linguistiques de chaque pays.

L’avenir est aussi aux moteurs de recherche multilingues (une technique baptisée en anglais Cross Language Information Retriever), qui permettront de rapatrier des pages Web dans plusieurs langues cibles suite à une simple requête dans sa langue maternelle.

Une fois ces systèmes perfectionnés, les pages ainsi obtenues pourront être traduites automatiquement dans la langue source et offrir à l’internaute une recherche immédiatement exploitable. Reste que la traduction entièrement automatisée présente encore de nombreux défauts en ce qui concerne la qualité des textes rendus. Un phénomène qui n’étonne pas Elliott Macklovitch, spécialiste de la traduction automatique au Laboratoire de recherche appliquée en linguistique informatique (RALI) de Montréal. « Pourquoi n’assiste-t-on pas à de véritables percées en traduction automatique ? Pour traduire un texte convenablement, il faut le comprendre ; et la compréhension nécessaire dépasse de loin l’agencement syntaxique des mots sur la page. Autrement dit, on ne verra pas de vraie traduction automatique avant l’avènement complet de l’intelligence artificielle. Ce qui n’est pas pour demain. »

Guillaume Fraissard
Le Monde Interactif, 13 janvier 1999