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Tous bilingues, you too ...

L’anglais ? Bon gré, mal gré, vous y viendrez … vous aussi. A l’école, dans les entreprises, dans la vie, de nombreux Français sont déjà contraints de naviguer entre les deux langues.

Même Jeanne d’Arc s’y met. Dans le dernier film de Luc Besson, l’héroïne qui voulait bouter les Anglais hors de France parle en anglais, combat en anglais, prie en anglais. Cette Joan of Arc c’est son titre original – joue la carte d’un bilinguisme sans complexe. En ajoutant des sous-titres à notre histoire, le film illustre la tendance du prochain millénaire : on zappe du français à l’anglais.
Au cinéma, au travail, à l’école, dans la pub, monte une nouvelle forme de bilinguisme. Il ne s’agit pas seulement de parler anglais couramment, mais plutôt de jongler avec deux vocabulaires, deux modes de vie, deux cultures. Comme si la nôtre ne nous suffisait plus. Les drag-queens et l’airbag s’incrustent dans l’édition 2000 du Petit Robert, les raveurs et le remix encanaillent le Petit Larousse. On rêve d’inédit, de transversalité, d’histoires venues d’ailleurs, de mythologie brute. On veut des versions originales. Dans les films, comme dans la vie. Signe des temps, les titres anglo-saxons ne sont plus systématiquement traduits en français. C’est le cas d’Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick), de Ghost Dog (David Fincher) ou de Star Wars (George Lucas) – dans les années 80, on disait Guerre des étoiles.

« L’arrivée d’Internet a changé la donne, note Marina Yaguello, qui dirige l’institut d’anglais de Paris VII. Depuis qu’on surfe sur le Net, on n’a jamais autant ressenti la nécessité de comprendre l’autre et de s’en faire comprendre. » On n’a pas le choix : la langue de Shakespeare semble définitivement promue idiome international. 75% des pages Web sont rédigées en anglais, d’après un rapport du député PS Patrick Bloche. A l’heure de la mondialisation, doit-on à tout prix, pour réussir, être capable de passer d’une langue à l’autre ? Selon un sondage CSA - La Croix, réalisé en mai 1999, 57% des Français le croient.

Depuis quelques mois, la tendance est au coming out dans les grandes entreprises françaises. Qui s’affichent bilingues. En septembre, Renault a annoncé que ses comptes rendus de réunions de direction seraient exclusivement rédigés en anglais. Il s’agit des rapports internes distribués par la direction générale à chaque département (commercial, financier, etc.).

« En se rapprochant de Nissan, Renault est devenu un groupe multinational, il est normal qu’on utilise l’anglais, explique la firme. C’est la langue des affaires. »

« Je fais de l’international, donc je parle anglais »

Depuis deux ans, les candidats à l’embauche pour un poste de cadre ou d’ingénieur doivent réussir le Toeic, un test d’aptitude linguistique reconnu dans le monde des affaires. D’aucuns sont consternés : le 14 octobre, jour où Renault tenait son conseil d’administration, Louis Schweitzer a reçu le prix de la carpette anglaise, décerné par quatre associations de défense de la langue française, qui refusent la « dictature des grands marchands ».

Chez Alcatel – surnommé « High Speed Society » par son patron, Serge Tchuruk – le langage commun est l’anglais. Grâce à Intranet, plus de 80 000 salariés du groupe s’échangent des e-mails en anglais. « Les entreprises se disent « Je fais de l’international, donc je parle anglais », regrette Anne Magnant, de la Délégation générale de la langue française au ministère de la Culture. Elles ont tendance à oublier que le français fait partie de l’image de l’entreprise et assure sa cohésion. »

Cours particuliers, cédéroms, journées interculturelles, Total-Fina a carrément créé un service société, langue et culture pour encadrer ses salariés. « Plus de 750 stagiaires ont suivi vingt-quatre mille heures de cours l’année dernière. Nous avons peu d’absentéisme », se félicite Christine Gastinel, responsable du service. Mais la conversion se fait parfois dans la douleur. Les techniciens de Rank Xerox, qui refusaient d’utiliser des notes rédigées uniquement en anglais, n’ont pas hésité à mener leur direction devant la justice. En 1196, la CFDT a saisi le tribunal de police de Saint-Ouen pour violation de l’article 9-2 de la loi du 4 août 1194, qui impose l’usage du français dans les « documents comportant des dispositions dont la connaissance est nécessaire au salarié pour l’exécution de son travail ». Le 8 octobre dernier, le syndicat a pourtant été débouté. Motif : les documents reçus de l’étranger sont considérés comme une exception. Entre-temps, les salariés ont obtenu des modules de formation. « Difficile de s’y mettre à 45 ans », soupire un cadre.

En clair, mieux vaut commencer tôt. En 1995, le ministère de l’Education nationale a instauré l’initiation à une langue vivante à partir du cours élémentaire. C’est l’anglais qui a été choisi dans 80% des cas. L’année dernière, 1,3 million d’élèves du primaire ont pu compter ou chanter dans la langue de Walt Disney. Au lycée, 90% des élèves ont pour première langue l’anglais, devant l’espagnol ou l’allemand. « Les jeunes trouvent l’Europe trop terne, trop vieille, trop traditionnelle, explique Alfred Gilder, auteur du dictionnaire En vrai français dans le texte (Le Cherche Midi). Pour eux, les Etats-Unis incarnent un monde sans contrainte, qui vit à cent l’heure. Nike, McDo, Coca, c’est encore l’usine à rêves. »

Parler anglais, en effet, c’est un peu vivre à l’américaine. « Cela nous donne un petit air moderne et juvénile, explique la linguiste Henriette Walter. Placer un mot anglais dans une conversation, ça fait plus élégant, plus raffiné, plus savant. »

Au-delà de l’effet de style, on n’emprunte pas à n’importe quelle langue et dans n’importe quel domaine. « Les emprunts ne sont pas des symptômes, ils ne sont pas la maladie, si maladie il y a, observe Louis-Jean Calvet, professeur de sociolinguistique à la Sorbonne et auteur de La Guerre des langues (Hachette). L’envahissement du français par des mots anglais témoigne de la suprématie technologique des pays de langue anglaise. » En clair, le recours massif à l’anglais ne fait que refléter la domination économique des Etats-Unis. Ce rapport de forces s’installe même au sein des instances européennes. Alors que le français est l’une des trois langues de travail effectives de la Commission – avec l’anglais et l’allemand – certaines personnalités françaises s’expriment directement en anglo-américain. Ce fut récemment le cas du n° 2 français de la Banque centrale européenne, Christian Noyer. Autre source d’agacement : 40% des documents en provenance de la Commission sont adressés aux administrations françaises en anglais.

« Nous ne devrions pas avoir peur du bilinguisme »

« La montée du bilinguisme se fait au détriment du français, relégué au rang de langue déclinante », s’indigne Thierry Priestley, président du Droit de comprendre. Depuis cinq ans, son association traque les entorses à la loi du 4 août 1994 – dite loi Toubon – qui défend le français comme langue de la « République et de l’enseignement, du travail, des échanges, du service public ». L’année dernière, elle s’est portée partie civile dans une trentaine de procès, qui concernaient tous la défense du consommateur. L’entreprise Fruit of the Loom a ainsi été condamnée à 1 550 francs d’amende par la cour d’appel de Paris, en septembre dernier, pour ne pas avoir traduit les étiquettes de ses vêtements. « Nous ne devrions pas avoir peur du bilinguisme, temporise Henriette Walter. L’usage de l’anglais à la maison est un scénario catastrophe qui n’est pas près d’arriver. » D’ailleurs, insiste-t-elle, les peuples se sont toujours mutuellement piqué des mots. Plus de la moitié du vocabulaire anglais vient du français, comme les mots carry, nurse ou interview.

Marie Huret,
avec Cédric Gouverneur