Quelle sera la langue « officielle » de l’Europe ? Pour François-X. Zwickert, ancien directeur de la Cour de justice de l’UE et ancien conseiller municipal de Colmar, la réponse est évidente : il faudra être polyglotte. Car si le français peut devenir la langue juridique de l’Europe, l’anglais sera celle de la communication courante.
L’Union Européenne est une organisation originale à bien des égards. Par ses
institution, à la fois communautaires et inter-gouvernementales, par son caractère
évolutif, par le nombre de le nombre de langues qui y sont pratiquées : 20 langues
officielles après le dernier élargissement. (Pour mémoire, l’ONU avec 188
Etats-membres n’a que 4 langues officielles).
Une situation lourde à gérer, coûteuse, mais parfaitement justifiée. L’UE n’est
pas, faut-il le rappeler, une organisation internationale comme les autres. Elle
garantit à chaque citoyen, à chaque justiciable, à chaque élu, à chaque expert,
le droit et la possibilité de s’exprimer dans sa langue et de recevoir une réponse
dans la même langue.
La conquête de l’anglais
Mais qu’en est-il dans la réalité du travail quotidien dans les institutions ?
Les choses sont sensiblement différentes. Les tendances naturelles prennent
immanquablement le dessus. Ainsi, dans les premières années, celles de l’Europe
des Six, le français était largement dominant.
Avec l’élargissement en 1973 au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark, l’anglais
a conquis des secteurs-clés, celui des relations extérieures par exemple, puis s’est
progressivement imposé, surtout après 1995 avec l’arrivée de la Suède, de la
Finlande et de l’Autriche.
Cette tendance s’est fortement accentuée avec le dernier élargissement, les
négociations d’adhésion des dix nouveaux pays s’étant presqu’exclusivement
déroulées en anglais.
Le français pour le juridique
Face à cette situation, les autorités françaises – le Quai d’Orsay en tête –
déploient beaucoup d’énergie pour la défense du français : rappel incessant au
respect des règles quant à la disposition des documents de travail en français,
cours de langues offertes à quelque mille diplomates, fonctionnaires,
traducteurs, juristes, sans compter un séjour touristico-linguistique en Provence
pour les nouveaux commissaires de Bruxelles.
Plus récemment, des voix autorisées, françaises et étrangères, Maurice Druon à
leur tête, ont publié un manifeste tendant à faire consacrer le français comme
« langue juridique de l’Europe ». L’enjeu de tout cela n’est évidemment pas uniquement
technique, ni même culturel. Il est bel et bien politique.
Les jeunes français pas au niveau
Mais ce combat, pour important qu’il soit, n’est pas suffisant. Il faut en
même temps – ce n’est pas contradictoire, je le souligne avec force- mettre tout
en œuvre pour que les Français maîtrisent enfin cette autre langue, qui n’est pas
la leur, qui s’est imposée comme langue de communication universelle, et qui ne
peut donc plus être considérée comme « étrangère ».
Dans cette optique, le rapport Thélot qui vient d’être publié rangé à juste titre
« la communication en anglais » dans le socle commun de l’enseignement obligatoire,
au même titre que lire, écrire et compter.
Préalablement déjà une prise de conscience a eu lieu : 87% des élèves du secondaire
apprennent l’anglais aujourd’hui. Hélas, peu sont capables, à l’âge adulte, de
soutenir une conversation suivie ou tout simplement renseigner dans la rue les
touristes Japonais et Chinois – ils seront des millions demain, nous dit-on –
alors qu’eux parlent couramment l’anglais.
Pire, la situation se dégrade : les adolescents français âgés de 15 à 16 ans
maîtrisent de moins en moins bien l’anglais et se classent en dessous des jeunes
de même âge non seulement des pays nordiques mais aussi des pays latines, de
l’Espagne par exemple.
Condamnés à être tous polyglottes
Les raisons de ce retard sont sans doute multiples. Les spécialistes évoquent
notre tournure d’esprit, notre oreille, et plus généralement un enseignement
encore trop concentré sur la grammaire et l’écrit.
Mais peu importe l’explication. Il faut aujourd’hui réagir, vite et fort. Il y a
quelque temps, un ministre de l’Education a proposé 80% de bacheliers comme
ambition pour une classe d’âge.
Est-ce déraisonnable d’ajouter : pour 80% de ces bacheliers, une bonne à très bonne
maîtrise de l’anglais parlé. Et ce n’est pas tout.
Dans cette Europe qui s’élargit sans cette – jusqu’où irons-nous ? – il faut une
troisième langue pour tous. Ce sera selle du voisin ou celle qu’on aimerait parler
en plus. Pour nous Alsaciens, ce sera tout naturellement l’allemand.
Alors, sommes-nous tous condamnés à devenir polyglottes ? Ma réponse est clairement oui.
Une chance exceptionnelle
A cette nuance près – elle est de taille – qu’en tant qu’Européen je ne ressens
pas cela comme une contrainte mais comme une chance exceptionnelle.
Une chance pour tous les citoyens, chacun à sa place et à sa manière, de communiquer,
témoigner, échanger, confronter, pour, en fin de compte, découvrir les traits de
notre commune identité.
F.-X. Z.
DNA du 20 décembre 2004